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Prix d’Arts PlastiquesMarta Wengorovius

Outre le fait de savoir que le ciel est vaguement bleu et qu'il se perd dans l'infini, nous ne le connaissons guère, car son immensité et son mystère nous dissuadent d'en chercher davantage. Que Marta Wengorovius le représente comme une réalité géographique ou bien comme une construction imaginaire, il est néanmoins difficile de savoir si elle cherche à nous le rendre réel ou alors si elle aspire à l'atteindre. Chacune de ces deux hypothèses sont probables ou plutôt s'avèrent conjointes dans leur dynamique. C'est justement la modulation de cette rencontre qu'il importe de définir.

Outre le ciel personnel du peintre, profilent ceux de neuf personnes à qui cet artiste demanda de marcher, de frôler, de toucher ce ciel préalablement peint pour elles. L'empreinte de leurs doigts, des traces dorées couchées sur le bleu, révèlent d'immenses possibilités, ouvertes par cette relation tangible: superposition ou subordination, possession, appropriation ou simple rapprochement, permanence, dispersion, exploration tout au long de ce cheminement vers et dans le ciel, sans doute pour délimiter ce territoire, grâce à l'émergence de nouvelles constellations.

À l'instar d'un continent perdu en passe d'être repeuplé, au gré des contraintes, il advient l'écriture de ce ciel, c'est-à-dire des caractères imprimés, assemblés dans une «signature», libellant une proposition personnelle.

Et c'est alors que le ciel devient une réalité intime, spécifique à chaque interlocuteur, quand bien même il existe une nature identique pour tous, immense.

Le mystère et la versatilité de l'espace céleste sont englobés dans la notion de l'espace en général, et de ce fait ils s'inscrivent dans les concepts de bidimension et de tridimension. L'existence probable de ces deux sortes de dimensions, ainsi que la possibilité de leur métamorphose réciproque apparaissent dans cette exposition qui se fonde sur une métonymie: celle qui dénomme la peau pour désigner le corps. Dans l'ouvrage «Going out», constitué de trois plaques de verre peintes, Marta Wengorovius cherche à obtenir des effets à partir du décollage de quelque chose qui pourrait être l'équivalent de la peau, laquelle se fait détacher du «corps», à l'instar d'une enveloppe surannée qui tombe pour en laisser renaître une autre. Ce corps est sûrement celui de la peinture, ici vouée à la projection dans l'espace, pour enfin devenir l'objet.

De ce corps jaillit quelque chose inhérente à sa propre nature: cependant, il s'agit de quelque chose qui le dépasse car ce corps ne saurait le contenir, pas davantage la bidimensionalité.

Les petites taches informes, déployées sur le verre, dans le vide, rapidement nous rappellent le souvenir d'empreintes de doigts, dessinées sur la toile des cieux; elles sont toutes bleues et dorées et nous dévoilent des traces individuelles tout au long de cette recherche d'un parcours qui pourrait enfin leur donner un sens; elles sont des fragments de cet être adossé à l'espace illimité, espace qui ne cesse pas d'être promesse. On croirait voir des constellations démembrées par la saturation de leur propre matière, et à la dérive. La raison d'une nouvelle rencontre, que ce soit celle des éléments d'un groupe ou bien d'un ensemble de relations nouvelles, semble s'illustrer au moyen de la jonction de dix sphères suspendues ã «l'espace céleste»; elles se trouvent, toutes, à la hauteur de chaque élément structurant, comme si, au moyen d'un procédé poly sémique, on donnait à voir, grâce à cette «hauteur», la possibilité de toucher ce ciel, tant bien que mal, et ainsi de percevoir les contours de ces caractères détachables, à cette optique.

A une autre proposition de rencontre est sous-jacente la notion dialogique, du moins celle de dualité. Qu'il s'agisse des dessins exposés, qu'il s'agisse des projections de photo-graphies, l'idée de rencontre et d'établissement de relations s'y inscrit subtilement. Marta Wengorovius se réfère à des situations qui sont inconvenables en l'absence de l'Autre; donc, le dialogue ne se referme jamais sur des thèmes comme se marier, s'enlacer, prier, toucher... Il s'agit plutôt d'une tentative de synthèse, grâce à une évocation simple, tout en respectant le paradoxe inhérent à l'élaboration en l'absence de l'Autre, et en se servant toujours des mains qui, elles, rendent plus facile la représentation et la perception de la dualité. Sur un fond, soit rougeâtre, soit bleu, un projet chorégraphique prend forme, à partir de la représentation des mains. Les mains, dont les lignes permettent de lire l'avenir, dans un de ces tableaux, sont des actants, des personnages en quête d'une démarche; sans doute dévoilent-elles les lignes du destin, tracées depuis toujours, celles qu'elles donnent à lire, pour révéler l'ébauche d'une identité en passe de devenir réelle.

La qualité tactile, perceptible de tous les angles de cette exposition, traverse cet univers, avatar de cette possibilité de faire décoller la peau pour qu'une peau nouvelle renaisse et que, empreintes sur elle, surgissent d'autres lignes, d'autres tracés, de nouveaux projets.

«Un tout petit peu», «une toute petite peau», - encore la peau, toujours la peau, toujours le transfert sémantique, encore et toujours l'indécision. Les dessins de Marta Wengorovius sont de courts résumés d'une situation de dualité possible, légèrement pondérée, celle de discuter, de concevoir... Ce n'est pas par hasard que, tel un germe, le cercle ou bien la rondeur d'un volume surgissent tout au long de cette exposition. Comme naguère pour d'autres dessins, ceux qui sont actuellement exposés ressemblent à des fragments d'un glossaire d'idées: il s'agirait d'idées résultant d'expériences diverses, constituant un spectre de résonances qui n'appartiennent guère au monde du rationalisme strict; il s'agirait de quelques arrêts brefs lors du déroulement d'une situation ou bien de la perception d'une impression; parce que toutes les deux ne sauraient être totalement exprimées ou tout à fait passées sous silence et qu'elles n'ont pas de nom quand bien même il existe des mots pour les dénoter. Ce sont des signes laissés sur du papier, des inscriptions d'instants fugaces, comme ceux que l'on pourrait tracer dans les «maisons du ciel», dans un moment d'évasion, et tout simplement «parce que, car...».

Dans cette peinture où l'image et le sens s'enlacent dans la réciprocité de l'échange, s'élabore ce qui est spécifique de l'oeuvre de Marta Wengorovius, le questionnement qui ne se soucie du «à quoi cela sert-il» mais plutôt du «comment» exister.

Leonor Nazaré Juin 1995

Catalogue
Marta Wengorovius

Trilingue français-italien-portugais. 29,5 x 21 cm, 48 pages. Imprimé à Lisbonne, 1995.

Partenaires

Ce Prix et cette exposition ont été organisés par l’Union Latine et de la Fondation Calouste Gulbenkian avec le soutien de la Caixa Geral de Depositos et de l’ICEP (Investimentos, Comércio e Turismo de Portugal).